
Que signifie vraiment « faire son deuil » ? Tourner la page ? Et quand on parle d’« accepter », accepter quoi, exactement ?
« Dans le deuil, le monde est devenu pauvre et vide ; dans la mélancolie, c’est le Moi lui-même. » — Sigmund Freud, « Deuil et mélancolie » (1917)
Fin octobre, les cimetières se couvrent de chrysanthèmes. En France, la Toussaint ; au Mexique, « el Día de los Muertos ». Ces jours rappellent que nos morts gardent une place parmi les vivants.
Pourtant, on entend souvent qu’« il faut faire son deuil », qu’il faut « accepter » (mais quoi ?), comme s’il s’agissait d’une tâche à terminer, après laquelle tout redeviendrait comme avant. Et si c’était justement l’inverse ? Si faire son deuil, c’était accepter que rien ne redevienne comme avant, et que c’est précisément ce qui permet de continuer à vivre ?
Le fantôme dans la console
En mai 2014, sous une vidéo YouTube consacrée aux jeux vidéo, un internaute raconte une histoire que la presse internationale reprendra quelques semaines plus tard (voir les références en fin d’article). Il a 4 ans quand son père achète une Xbox. Ensemble, ils jouent énormément, notamment à un jeu de rallye. Puis son père meurt : l’enfant a 6 ans. Pendant dix ans, il ne peut plus toucher la console.
Le jour où il la rallume, il découvre que le jeu a conservé le meilleur tour de son père sous la forme d’un « fantôme » : une voiture transparente qui refait inlassablement la course. Il joue, rejoue, encore et encore, jusqu’à rattraper le fantôme, puis le dépasser. Devant la ligne d’arrivée : il s’arrête. S’il la franchit, le record de son père sera effacé. Il conclut son récit d’un seul mot : « Bliss », le bonheur.
Ce témoignage anonyme peut signifier beaucoup. Ce garçon a-t-il « raté » son deuil, en refusant d’effacer la trace ? Je propose une autre lecture : il a dépassé son père. Il a grandi, il conduit désormais plus vite que lui. Et c’est seulement après l’avoir dépassé qu’il choisit de garder la trace. Il lui a fallu dix ans pour en arriver là.
Un processus normal, à chacun son rythme
Le deuil n’est pas une maladie
Cela peut sembler évident, d’ailleurs Freud le soulignait dès 1917 : bien que le deuil bouleverse profondément notre rapport à la vie, il ne nous viendrait pas à l’idée de le considérer comme un état pathologique. Il le décrit comme un travail : la réalité nous montre que la personne aimée n’est plus là, mais nous ne pouvons pas nous en détacher d’un seul coup. Le détachement se fait petit à petit, souvenir après souvenir, attente après attente. Et pendant ce temps, l’existence de la personne perdue se prolonge en nous : voilà pourquoi le deuil prend du temps, et pourquoi il fait parfois si mal.

Petit aparté quant aux fameuses « cinq étapes » souvent citées dans ce processus : déni, colère, négociation, dépression puis acceptation, proposées par Elisabeth Kübler-Ross en 1969. Elle les a décrites chez des patients en fin de vie, non chez des endeuillés. La recherche actuelle les juge peu fondées : le deuil n’avance pas en ligne droite. Plutôt qu’un chemin à parcourir, imaginons un chapeau posé sur l’eau, entouré de cinq bouées. Le courant le porte tantôt vers l’une, tantôt vers l’autre ; il s’en approche, s’en éloigne, y revient, sans suivre d’ordre fixé d’avance. Nous ne maîtrisons pas ce courant : nous nous laissons porter par lui.
Pourquoi certains deuils sont plus longs que d’autres
« Plus le lien était fort, plus le deuil est long » : c’est souvent vrai, mais ce n’est pas le seul facteur. Une revue scientifique (Lobb et al., 2010) recense ce qui complique un deuil : une mort violente, l’absence de préparation, une relation très proche ou de grande dépendance, les conditions de la fin de vie, et, après le décès, le manque de soutien de l’entourage. Rosette Poletti et Barbara Dobbs, dans Vivre son deuil et croître, soulignent elles aussi le poids de ces circonstances.
La nature du lien compte aussi. Freud observait que lorsque la relation était faite à la fois d’amour et d’hostilité (ce qu’il appelle l’ambivalence), le deuil peut prendre une tournure douloureuse : on se reproche la mort de l’autre, comme si on l’avait souhaitée.
Les circonstances de la mort, enfin, changent tout. Une mort brutale (un accident, un suicide, un meurtre) frappe sans prévenir : pas d’adieu, pas de mots échangés. Les recherches associent ces pertes violentes à des deuils plus souvent prolongés (Heeke et al., 2019). À l’inverse, imaginons une mère malade depuis des années, dont on a annoncé trois fois à ses enfants qu’elle ne passerait pas la nuit. Le deuil commence bien avant la mort, dans l’épuisement et l’attente. On parle alors de « deuil blanc » : un deuil vécu du vivant de la personne, face à ce que la maladie lui enlève peu à peu. Le terme est surtout employé pour les proches de personnes atteintes de maladies comme Alzheimer, dont on perd la présence avant de perdre la vie (Fillion et Bourbonnais, 2021). On pourrait le croire allégé d’autant. Ce n’est pas si simple : une revue systématique (Nielsen et al., 2016) n’a pas confirmé cette idée. Ce qui semble aider, c’est plus d’avoir pu se préparer à la mort que d’avoir souffert à l’avance.
Question d’introspection :
Et vous, qu’est-ce qui a rendu certains de vos deuils plus lourds, ou plus légers, que d’autres ?
Ce qu'il faut accepter : perdre une part de soi
Le psychanalyste Jean Allouch conteste l’idée
freudienne d’un « travail » du deuil, qui laisse penser que l’on pourrait, au bout de l’effort, une fois le travail terminé, remplacer la personne perdue. Pour lui, le deuil est plutôt un acte : consentir à perdre aussi un petit bout de soi, cédé au disparu.
Car ce que nous perdons, ce n’est pas seulement l’autre. C’est aussi la part de nous qui n’existait qu’avec lui : l’enfant que nous restions face à notre mère, le complice d’un ami d’enfance, la moitié d’un couple, les souvenirs que nous étions seuls à partager. C’est la tasse de café préparée machinalement pour deux, le couvert en trop, le réflexe d’appeler à l’heure habituelle. Ces gestes ne retrouveront jamais leur destinataire.
Le paradoxe du deuil tient là : c’est seulement lorsque nous acceptons d’avoir perdu, vraiment et définitivement, que nous pouvons reconstruire. Tant que nous espérons, même à notre insu, retrouver le monde d’avant, nous restons suspendus entre le disparu et les vivants. Il ne s’agit pas de l’oublier, mais de reconnaître qu’une certaine version de notre vie s’est arrêtée avec lui.
Reconstruire un monde autour de soi
Donner un sens à la perte
Le psychologue américain Robert Neimeyer propose de voir le deuil comme une tentative de réaffirmer ou de reconstruire un monde de sens bousculé par la perte. Ses travaux montrent que la difficulté à donner un sens à la perte est fortement liée aux deuils les plus douloureux et durables. Cela ne veut pas dire trouver une « bonne raison » à la mort : il s’agit de retisser une histoire où la perte trouve sa place, et où nous en trouvons une nous aussi.
Osciller plutôt qu’avancer
Les chercheurs Margaret Stroebe et Henk Schut ont proposé en 1999 le « modèle du double processus ». Selon eux, la personne endeuillée oscille entre deux mouvements. Tantôt elle est tournée vers la perte : elle regarde des photos, se rend sur la tombe, pleure. Tantôt elle est tournée vers la reconstruction : elle apprend à gérer ce que l’autre prenait en charge, endosse de nouveaux rôles, s’ouvre à de nouvelles activités. Ce va-et-vient est sain, et les pauses, où l’on ne pense ni à l’un ni à l’autre, en font partie.
Une soirée entre amis où l’on rit sans penser au disparu n’est donc pas une trahison. Une larme au détour d’une chanson, des années plus tard, n’est pas un retour en arrière.
Ce qui reste
Faut-il alors qu’un deuil soit un jour « terminé » ? Je ne le crois pas. Dans mon travail de recherche sur le deuil, je défendais l’idée que le deuil n’est jamais totalement achevé : il laisse une trace, un reste. Ce reste peut se raviver aux anniversaires, aux dates symboliques, ou le jour où nous atteignons l’âge qu’avait la personne disparue. Le deuil suit le temps du sens plutôt que celui de l’horloge.
La recherche va dans le même sens. En 1996, Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman ont montré, dans un ouvrage devenu une référence, que garder un lien avec le défunt est fréquent et n’a rien de pathologique en soi : on parle de « liens continus ». Ce lien se transforme : une photo, un lieu, une recette, une expression reprise sans y penser.
Carl Gustav Jung en a fait l’expérience. Dans son autobiographie, il raconte avoir rêvé de son père, mort vingt-six ans plus tôt : celui-ci lui apparaissait rajeuni, comme revenu d’un long voyage. Le disparu ne revient pas tel qu’il était ; il revient autrement, à la place que nous lui avons faite en nous (un parent plus jeune ici).
Je me permets donc cette hypothèse : le fantôme de la console est peut-être cela, non pas un deuil inachevé, mais ce petit quelque chose qui reste, et qui peut continuer à rouler sur la piste sans empêcher de vivre.
Question d’introspection :
Quel « fantôme » gardez-vous, vous, de quelqu’un qui n’est plus là ?
Une tristesse saine, tant qu'elle ne bloque pas
La tristesse du deuil est normale, et même saine : elle dit l’importance de ce qui a été perdu. Vouloir l’effacer trop vite, chez soi ou chez les autres, l’empêche souvent de faire son œuvre.
Il arrive pourtant que le deuil se fige. L’Organisation mondiale de la santé reconnaît depuis 2022 un « trouble du deuil prolongé » : lorsque, longtemps après la perte, et bien au-delà de ce qu’attendent l’entourage et la culture, la douleur et la pensée du disparu envahissent tout et empêchent de reprendre sa vie. Freud distinguait déjà le deuil, où c’est le monde qui paraît vide, de la mélancolie, où c’est soi-même que l’on sent vide, sans valeur.
Il ne s’agit pas de mesurer son chagrin à un calendrier. Mais si la vie semble s’être arrêtée avec l’autre, si l’on ne se reconnaît plus, ou si l’on ne parvient plus à envisager l’avenir, en parler à un professionnel peut aider à remettre le deuil en mouvement.
Conclusion
Alors, que faut-il accepter ? Pas d’oublier, ni de tourner la page : accepter qu’une part de nous soit perdue avec l’autre, à jamais. C’est cette acceptation, douloureuse et lente, qui permet de rebâtir un monde où nous pouvons vivre sans lui. Et dans ce monde, il reste souvent une place pour lui : un souvenir, une date, une voiture fantôme qui roule encore.
Questions pour cheminer :
- Quels gestes, quelles habitudes portent encore la trace de quelqu’un que vous avez perdu ?
- Qu’avez-vous perdu de vous-même avec cette personne ?
- Vous autorisez-vous des moments de répit, sans culpabilité ?
- Ce lien qui reste vous porte-t-il, ou vous retient-il ?
Anecdote personnelle survenue pendant l’écriture de cet article. Sur le livre de condoléances d’un enterrement, j’ai lu ces mots, écrits d’une main tremblante :
« Il y a quelque chose de plus fort que la mort : c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants. »
(c’est inspiré de Jean d’Ormesson)
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Bibliographie
- Allouch, J. (1995). Érotique du deuil au temps de la mort sèche. Paris : EPEL (réédition 2011).
- Fillion, L. et Bourbonnais, A. (2021). « L’expérience du deuil blanc chez les personnes proches aidantes de personnes âgées atteintes d’un trouble cognitif vivant en centre d’hébergement : une revue narrative ». L’infirmière clinicienne, 18(1), 37-47. https://revue-infirmiereclinicienne.uqar.ca/wp-content/uploads/2023/01/FillionetBourbonnais2021RevueInfirmieereClinicienneVol18no1pp37-47.pdf
- Freud, S. (1917). « Deuil et mélancolie ». Dans Métapsychologie. Paris : Gallimard, coll. « Folio essais ».
- Heeke, C., Kampisiou, C., Niemeyer, H. et Knaevelsrud, C. (2019). « A systematic review and meta-analysis of correlates of prolonged grief disorder in adults exposed to violent loss ». European Journal of Psychotraumatology, 10(1), 1583524. https://doi.org/10.1080/20008198.2019.1583524
- Jung, C. G. (1962). Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées. Paris : Gallimard.
- Klass, D., Silverman, P. R. et Nickman, S. L. (dir.) (1996). Continuing Bonds: New Understandings of Grief. Taylor & Francis.
- Kübler-Ross, E. (1969). On Death and Dying. New York : Macmillan.
- Lobb, E. A., Kristjanson, L. J., Aoun, S. M., Monterosso, L., Halkett, G. K. et Davies, A. (2010). « Predictors of complicated grief: A systematic review of empirical studies ». Death Studies, 34(8), 673-698. https://doi.org/10.1080/07481187.2010.496686
- Monteiro, K. (2020). Psychodynamique face à l’EMI, suivi de Plonger dans le deuil. Mémoire, EIPA.
- Neimeyer, R. A. (dir.) (2001). Meaning Reconstruction and the Experience of Loss. Washington : American Psychological Association.
- Neimeyer, R. A. (2016). « Meaning reconstruction in the wake of loss: Evolution of a research program ». Behaviour Change, 33(2), 65-79. https://doi.org/10.1017/bec.2016.4
- Nielsen, M. K., Neergaard, M. A., Jensen, A. B., Bro, F. et Guldin, M. B. (2016). « Do we need to change our understanding of anticipatory grief in caregivers? A systematic review of caregiver studies during end-of-life caregiving and bereavement ». Clinical Psychology Review, 44, 75-93. https://doi.org/10.1016/j.cpr.2016.01.002
- Organisation mondiale de la santé (2022). CIM-11, code 6B42 : trouble du deuil prolongé. https://icd.who.int/browse/2024-01/mms/en#1183832314
- Poletti, R. et Dobbs, B. (2013). Vivre son deuil et croître. Jouvence.
- Stroebe, M. et Schut, H. (1999). « The dual process model of coping with bereavement: Rationale and description ». Death Studies, 23(3), 197-224. https://doi.org/10.1080/074811899201046
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Références
- Le témoignage d’origine : commentaire de 00WARTHERAPY00 (mai 2014) sous la vidéo « Can Video Games Be A Spiritual Experience? » (PBS Digital Studios). https://www.youtube.com/watch?v=vK91LAiMOio
- Gameblog (29 juillet 2014). « 10 ans après, il découvre le fantôme de son père dans une vieille sauvegarde ». https://www.gameblog.fr/jeu-video/ed/news/10-ans-apres-il-decouvre-le-fantome-de-son-pere-dans-une-vieille-sauvegarde-40802
