
Pourquoi certaines relations nous troublent-elles particulièrement ? Pourquoi réagissons-nous parfois de manière intense face à un chef, un professeur ou même notre thérapeute ? Explorons le transfert, ce mécanisme qui fait rejouer notre passé.
« Ce qui guérit, ce n’est pas l’interprétation, c’est la relation. » , inspiré de Donald Winnicott
Avez-vous déjà ressenti une réaction émotionnelle inhabituelle face à quelqu’un que vous connaissiez à peine ? Une irritation soudaine face à un nouveau collègue, une admiration démesurée pour un professeur, ou au contraire une méfiance inexplicable envers une personne pourtant bienveillante ? Ces moments, aussi déroutants soient-ils, ne sont pas anodins. Ils nous révèlent quelque chose de profond sur nous-mêmes : notre passé s’invite dans notre présent, souvent à notre insu.
Ce phénomène porte un nom en psychanalyse : le transfert. Loin d’être réservé au cabinet du thérapeute, le transfert se joue dans toutes nos relations. Comprendre ce mécanisme, c’est s’offrir une clé précieuse pour mieux se comprendre soi-même et décrypter certaines de nos réactions qui nous échappent. C’est aussi saisir pourquoi la relation thérapeutique occupe une place si centrale dans le processus de guérison, et pourquoi aucune intelligence artificielle, aussi sophistiquée soit-elle, ne pourra jamais remplacer un thérapeute humain.
Le transfert : quand le passé s'invite dans le présent
Le transfert a été décrit par Freud dès le début du XXe siècle. Il désigne ce processus par lequel nous projetons sur une personne présente des sentiments, des attentes et des schémas relationnels qui appartiennent à notre passé. Autrement dit, nous réagissons à quelqu’un non pas pour ce qu’il est réellement, mais pour ce qu’il réveille en nous d’anciennes relations, souvent celles vécues avec nos figures parentales.
Au-delà de Freud : les apports de l’attachement et des neurosciences
Mais le transfert n’est pas qu’une curiosité théorique freudienne. Les travaux en psychologie de l’attachement, notamment ceux de John Bowlby dans les années 1950, ont confirmé cette intuition : nos premiers liens, ceux tissés dans l’enfance, créent des modèles relationnels qui influencent toutes nos relations ultérieures. Un enfant qui a grandi avec un parent distant et froid développera probablement une méfiance dans ses relations d’adulte, craignant le rejet même là où il n’existe pas. À l’inverse, un enfant sécurisé dans son attachement aura tendance à aborder les nouvelles rencontres avec confiance.
Les neurosciences affectives, notamment les travaux d’Allan Schore, nous éclairent également sur ce phénomène. Nos expériences relationnelles précoces façonnent littéralement notre cerveau, créant ce que nous pourrions appeler des « autoroutes neuronales » : des circuits émotionnels qui se déclenchent automatiquement dans certaines situations. Par exemple, face à une figure d’autorité, le cerveau réactive instantanément les patterns émotionnels associés à nos premières expériences avec l’autorité parentale.
C’est ici que la psychanalyse révèle toute sa puissance thérapeutique. Car contrairement à une idée reçue, la psychanalyse n’est pas qu’une thérapie de la parole : c’est aussi, et peut-être surtout, une thérapie émotionnelle. Le concept de catharsis, cette décharge émotionnelle où l’affect refoulé peut enfin s’exprimer, en est l’illustration. Revivre l’émotion est essentiel ; la nommer — pas forcément tout comprendre, juste pouvoir dire « je ressens ça » — aide à l’intégrer.
C’est exactement ce double mouvement — revivre et mettre des mots — qui rend la psychanalyse potentiellement transformatrice jusque dans le cerveau. Le vécu transférentiel réactive les circuits émotionnels anciens, tandis que la mise en mots et la compréhension symbolique permettent leur intégration dans de nouveaux réseaux neuronaux. Les neurosciences montrent que les expériences émotionnelles répétées dans un cadre sécurisé modifient durablement nos circuits cérébraux : c’est la plasticité en action.
Il est essentiel de souligner que le transfert n’est ni pathologique ni conscient. Nous le vivons tous, quotidiennement, sans même nous en rendre compte. C’est un mécanisme universel de la psyché humaine, une tentative inconsciente de rejouer des relations inachevées ou conflictuelles du passé, comme si notre psychisme cherchait, encore et encore, à « réparer » ce qui reste en suspens.
Le transfert dans la vie quotidienne : des exemples concrets
Le transfert ne se limite pas au cabinet de l’analyste. Il traverse toutes nos relations quotidiennes.
- Face à l’autorité : Un chef dont le ton rappelle un parent autoritaire peut déclencher une anxiété disproportionnée. Un professeur dont l’approbation devient vitale, un médecin dont le jugement nous terrorise… Nous ne réagissons plus à ces personnes pour ce qu’elles sont, mais pour la figure d’autorité qu’elles réveillent en nous.
- Dans les relations amicales : Nous reproduisons parfois avec nos amis des dynamiques fraternelles anciennes. Une rivalité avec un ami peut réactiver une jalousie entre frère et sœur. Un besoin intense d’être préféré au sein d’un groupe d’amis peut rejouer une quête d’attention parentale jamais satisfaite.
- Dans les relations amoureuses: C’est peut-être là que le transfert se manifeste de manière la plus intense. Une personne ayant grandi avec un parent critique pourra interpréter chaque remarque de son partenaire comme une attaque, même quand ce dernier exprime simplement une préférence. À l’inverse, quelqu’un ayant connu un parent aimant et protecteur pourra idéaliser son partenaire, cherchant en lui cette même figure rassurante, quitte à ne pas voir ses limites réelles.
Ces réactions ne visent pas l’autre réel : elles révèlent ce que la relation réactive de notre histoire. Le transfert n’est ni pathologique ni rare : il est universel. Le reconnaître, c’est se donner une chance de voir l’autre au-delà de nos projections.
Ces transferts, bien qu’invisibles dans notre quotidien, deviennent particulièrement précieux lorsqu’ils émergent dans la relation thérapeutique. Car c’est là, dans ce cadre sécurisé, qu’ils peuvent enfin être observés, compris et transformés.
Propositions de questions d’introspection : « Dans mes relations actuelles, quels schémas semblent se répéter ? Qui ces personnes me rappellent-elles ? »
Le transfert en thérapie : pourquoi votre psy devient si important
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Si le transfert traverse toutes nos relations, pourquoi occupe-t-il une place si centrale dans la psychanalyse ? Parce que le cadre thérapeutique est spécifiquement conçu pour favoriser son émergence et, surtout, pour le travailler (in)consciemment.
Le thérapeute, par sa neutralité bienveillante, devient un écran sur lequel le patient projette ses figures intérieures. C’est le cœur même du processus thérapeutique. Pour transformer nos schémas relationnels, il ne suffit pas d’en parler : il faut les revivre dans la séance elle-même, afin de pouvoir les observer, les comprendre et, progressivement, s’en libérer.
Le transfert peut être positif ou négatif
Le transfert prend différentes formes. Parfois, le patient idéalise son thérapeute, le perçoit comme une figure salvatrice, parfaite. D’autres fois, c’est l’inverse : méfiance, colère, doute surgissent face au thérapeute. Ces réactions ne visent pas le thérapeute réel, mais révèlent des patterns profonds hérités du passé. Loin d’être un obstacle, ce transfert est précieux : il permet de mettre en lumière ce qui se rejoue inconsciemment. En bref, tout ce qui se joue dans la relation thérapeutique constitue de la matière pour la thérapie elle-même !
Évolutions et enrichissements
Les théories psychanalytiques ont enrichi cette compréhension au fil du temps. Heinz Kohut, par exemple, a montré que le transfert n’est pas seulement la répétition de conflits anciens. C’est aussi l’expression de besoins profonds : le besoin d’être vu, reconnu, valorisé. Le thérapeute devient temporairement celui qui offre ce regard, cette reconnaissance, permettant au patient de développer peu à peu ces ressources en lui-même.
Bien que « neutre », le thérapeute reste un être humain, et peut donc ressentir et projeter ses propres émotions. C’est là qu’intervient l’importance qu’il soit supervisé, c’est-à-dire qu’il ait fait un travail sur lui pour détecter ce que l’on appelle le « contre-transfert », sa propre réaction face au patient. Ce travail personnel lui permet de ne pas projeter ses propres désirs, et de rester le plus « écran vierge » possible pour recevoir les mouvements transférentiels et être en capacité d’accompagner le patient vers l’apaisement de ses difficultés.
Theodor Reik, psychanalyste, parlait d’« écouter avec la troisième oreille » : au-delà des mots du patient, le thérapeute s’écoute lui-même, observe ses propres réactions intérieures. Ces ressentis deviennent une boussole pour mieux comprendre ce qui se joue dans la relation. Certains thérapeutes vont jusqu’à partager certains de leurs ressentis avec le patient, dans une démarche de transparence thérapeutique. Cette humanité du thérapeute, cette capacité à être touché, à résonner émotionnellement, est loin d’être une faiblesse. C’est ce qui rend la relation thérapeutique vivante et transformatrice.
Pourquoi une intelligence artificielle ne pourra jamais remplacer un thérapeute
À l’heure où les intelligences artificielles se développent, une question se pose : pourraient-elles remplacer un thérapeute humain ? Plusieurs raisons liées au transfert montrent que non.![]()
Avec une IA, il n’y a pas d’incertitude, pas de peur de la réponse. Nous savons qu’elle sera toujours bienveillante, prévisible, programmée pour ne jamais nous juger. Or, le transfert se déploie justement dans cette vulnérabilité face à l’Autre — « Que va-t-il penser de moi ? Comment va-t-il réagir ? ». L’IA manque de cette présence humaine réelle sur laquelle projeter nos figures relationnelles. Le transfert repose sur la capacité de percevoir l’Autre comme une personne entière, avec sa propre subjectivité, ses émotions, ses limites.
Le thérapeute est humain, capable de faillibilité : il peut se tromper, être parfois maladroit, parfois touché émotionnellement. C’est cette humanité imparfaite qui crée un véritable terrain thérapeutique. Une IA peut informer, conseiller, accompagner ponctuellement. Mais elle ne pourra jamais offrir cette rencontre humaine vivante, nécessaire à la transformation profonde.
Propositions de questions d’introspection : « Si je suis ou ai été en thérapie, quels sentiments mon thérapeute suscite-t-il en moi ? Que me disent ces sentiments sur mes besoins et mon histoire ? »
Conclusion : Reconnaître et travailler avec ses transferts
Le transfert est bien plus qu’un concept psychanalytique réservé aux initiés. C’est un mécanisme universel qui nous traverse tous, à chaque instant, dans chaque relation. Loin d’être une pathologie, c’est une fenêtre ouverte sur notre monde intérieur, un pont entre notre passé et notre présent.
Comment le reconnaître ? Par des réactions émotionnelles inhabituellement fortes, des sentiments étrangement familiers dans des situations nouvelles, ou encore la répétition de certaines dynamiques. Ces signes ne sont pas des symptômes à éliminer, mais des invitations à explorer ce qui se joue en nous.
En thérapie, le travail consiste d’abord à vivre le transfert, à le reconnaître, à le nommer. Progressivement, une compréhension émerge, non pas intellectuelle, mais intégrée. Le transfert se « résout » alors : le patient peut enfin percevoir le thérapeute pour ce qu’il est réellement. Cette résolution est libératrice : elle permet de sortir de la répétition et d’aborder les relations nouvelles avec plus de clarté.
Irvin Yalom, psychothérapeute existentialiste, parle du transfert comme d’un « cadeau » qui nous offre une information précieuse sur nos besoins, sur ce qui continue de nous habiter du passé. En l’accueillant avec curiosité plutôt qu’avec honte, nous nous offrons une chance de grandir.
Même en dehors de la thérapie, prendre conscience de nos transferts change la donne. Le transfert devient alors un outil de connaissance de soi. Observer avec bienveillance nos réactions, se demander « Qui cette personne réveille-t-elle en moi ? Quelle chose de mon histoire se rejoue ici ? », c’est déjà commencer un chemin de libération.
Comprendre le transfert, c’est se donner les moyens de mieux saisir nos réactions, nos attirances, nos répétitions. C’est aussi comprendre pourquoi la relation thérapeutique occupe une place si centrale : ce n’est pas seulement un lieu où l’on parle, c’est un espace vivant où l’on peut enfin modifier ce qui se répétait. À l’heure où les intelligences artificielles promettent des solutions rapides, le transfert nous rappelle une vérité essentielle : le changement profond nécessite du temps et une rencontre humaine réelle.
Comme le soulignait Carl Rogers : « Ce qui est le plus personnel est aussi le plus universel. », nos transferts nous sont uniques, mais le mécanisme lui-même nous relie à toute l’humanité. Nous cherchons tous, au fond, à réparer ce qui fut blessé, à trouver ce qui nous a manqué, à comprendre ce qui nous échappe. Le transfert est l’un des chemins pour y parvenir. Et c’est aussi une chance du présent : celle de rejouer autrement ce qui nous a blessés.
Bibliographie
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Textes fondateurs :
– Freud, S. (1912). La dynamique du transfert. In La technique psychanalytique, Paris, PUF.
– Freud, S. (1915). Observations sur l’amour de transfert. In La technique psychanalytique, Paris, PUF.
– Reik, T. (1948). Listening with the Third Ear. New York, Farrar, Straus.
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Psychanalyse des relations d’objet :
– Winnicott, D. W. (1971). Jeu et réalité. Paris, Gallimard.
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Théorie de l’attachement :
– Bowlby, J. (1969). Attachement et perte, tome 1 : L’attachement. Paris, PUF.
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Psychologie du Soi :
– Kohut, H. (1971). Le Soi : la psychanalyse des transferts narcissiques. Paris, PUF.
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Approche existentielle :
– Yalom, I. D. (1980). Psychothérapie existentielle. Paris, Galaade Éditions.
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Neurosciences affectives :
– Schore, A. N. (1994). Affect Regulation and the Origin of the Self. New York, Routledge.
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Approche humaniste :
– Rogers, C. (1961). Le développement de la personne. Paris, Dunod.